|
D’un coup de poignet, Baref lança sa ligne à l’eau, le plus loin possible. Hélas, les capacités de sa canne à pêche de fortune étaient limitées, et il dut s’y reprendre à plusieurs fois pour que l’hameçon atteigne une distance raisonnable. Le Pershir s’allongea ensuite contre le tronc d’un arbre trapu et regarda le soleil décliner derrière les montagnes qui sciaient l’horizon. Les étoiles se mirent à étinceler dans le crépuscule. Le cœur lourd, Baref s’imagina qu’à plusieurs kilomètres de là Majira observait les astres comme lui. Le ciel au-dessus de leurs têtes et la terre sous leurs pieds étaient les seules choses les reliant désormais. Il caressa le talisman suspendu à son cou; après tout, peut-être que leur lien était au-delà des distances… — Dépêche-toi un peu! Je vais bientôt m’autodigérer! grommela une voix. Icare lâcha sur le sol le ballot de bois sec qu’il transportait. Sa longue redingote blanche aux coutures bleues contrastait avec les ailes de chauve-souris écarlates repliées contre son dos. De son manteau sortit une minuscule salamandre. Celle-ci s’empressa de cracher son souffle brûlant sur les branches, créant immédiatement un chaleureux brasier. — Si tu ne m’avais pas fait perdre mon travail, je ne serais pas dans cette situation! rétorqua Baref. — Travail? Tu appelles «travail» ce cirque dont tu étais la vedette? Être gladiateur dans une arène grouillante de caniraz est une chose, mais te battre contre des monstres venus des quatre coins du monde imaginaire pour des miettes de pain… Tu y aurais laissé ta peau, vieux! Baref haussa les épaules. Condamné à mort par les juges pershirs à cause d’un malentendu, forcé à l’exil par la reine Majira dans le but de le protéger de son sort, Baref s’était retrouvé seul et sans le sou. Il avait donc accepté de se battre, d’user de ses talents pour la chasse et le combat, en échange d’un logis et d’un peu d’argent. Or, s’il était vite devenu populaire auprès du public qui fréquentait l’arène, il en avait quand même été réduit au pénible esclavage que représentait ce sale boulot. Le Pershir n’entretenait que peu d’illusions quant à l’issue d’une telle corvée. Et même si Baref détestait se l’avouer, Icare avait mis fin à son marasme le jour où l’ange s’était présenté pour le tirer de là. — Et ce pseudonyme… Fareb le fabuleux? Il devrait y avoir des lois contre des noms aussi ridicules! gloussa Icare. Majira avait raison: tu n’es pas capable de prendre soin de ta personne! Une chance que j’ai jeté un œil sur toi avant qu’on t’éclate le crâne! Piqué au vif, le Pershir se redressa. — Comment devais-je gagner ma vie? Les emplois ne courent pas sur l’île, surtout pour un hors-la-loi! Et pourquoi as-tu dévoilé ma véritable identité? Je me retrouve de nouveau fugitif par ta faute! — Tu étais un trop bon gladiateur, vieux. Ton promoteur n’allait pas te larguer facilement… Un silence tendu s’abattit entre eux. D’un geste rageur, Baref projeta son hameçon vers les flots. Icare observa le Pershir un instant. Ils n’étaient pas faits pour s’entendre. Ils n’avaient rien en commun à l’instar du blanc et du noir, du soleil et de la lune, de l’ordre et du chaos. L’ange fouilla dans son sac de voyage en cuir élimé et en sortit une flasque remplie de liquide ambré. — Un petit remontant? offrit-il à son compagnon. — Tu bois trop, Icare, ronchonna Baref. — Ah! Décoince-toi un peu, le militaire! Tu ne peux… Un gémissement les détourna de leur querelle. Le goulot suspendu aux lèvres, Icare fronça les sourcils. Les lamentations désespérées se renouvelèrent, rauques, mais faibles. Baref abandonna sa canne à pêche et s’élança en bas de la butte où il était posté. L’ange sur les talons, il parcourut la plage. Puis il repéra, plus loin, un radeau échoué sur le sable. Parmi les débris qui flottaient çà et là dans le varech, plusieurs corps gisaient sans vie. La majorité des occupants avaient été blessés, le sang coagulé tachant leurs vêtements blanchis par le sel de l’océan. Ils devaient avoir pris la mer depuis longtemps. En s’avançant, Baref constata avec stupéfaction qu’il s’agissait d’hommes-rongeurs. La physionomie de ces individus était cependant différente de celle des pirates que le Pershir avait déjà connus: leurs traits étaient plus fins et leur pelage, plus pâle. Baref en attrapa un par le bras et le retourna sur le dos. Il était mort. Ils étaient tous morts. — Baref, ici! Sur le radeau, Baref et Icare virent une femme étrange. D’une beauté singulière, elle n’était visiblement pas de la même race que les hommes-rats qui pillaient les îles. Sa peau laiteuse et lumineuse ainsi que ses cheveux immaculés lui donnaient une allure divine. Icare s’approcha d’elle tandis qu’elle haletait en murmurant quelques mots entre ses lèvres bleuies. Ses immenses pupilles voilées le suppliaient. — … ne doivent pas trouver mon… mon… articula-t-elle avec difficulté. Une entaille à l’abdomen avait imbibé de sang son manteau bleu ciel et sa robe vaporeuse. À bout de forces, elle tendit un baluchon à l’ange. — Qui? Sac à plumes! Qui ne doit pas trouver quoi? s’enquit Icare. La femme cligna des paupières, abasourdie. Elle sombrait. Baref se pencha sur elle et porta une gourde à ses lèvres. L’eau coula le long de sa joue et elle hoqueta. — Les pirates… Elle inclina la tête, les yeux clos, avec un soupir serein. Baref tâta son cou à la recherche d’un pouls, mais la mystérieuse femme venait de rendre son dernier souffle. Icare prit le paquet enrobé de couvertures et en écarta les pans. C’était un enfant-souris. L’ange n’aurait pu qualifier autrement le petit être strié de blanc et de gris qui reposait au creux de son coude. Le bébé bâilla, émettant un gazouillis attendrissant. Il semblait en santé, sa mère ayant sans doute usé de ses dernières énergies pour le protéger et le nourrir. Stupéfait, Icare leva les yeux vers Baref. Dans quelle galère venaient-ils de s’embarquer? |
Tous les dessins sont ©2001-2008 Véronique Drouin
Tous droits réservés