|
Un homme sortit en courant
par la porte qui communiquait entre les wagons du train. La sueur perlait
sur son visage effrayé. C’était un personnage quelconque, à la physionomie
banale aux grands membres flasques. Pas le genre d’individu habituellement
mêlé à des histoires.
D’un pas rapide, l’homme
continua son chemin dans l’allée bordée de sièges sans accorder
d’importance aux passagers qui y prenaient place. De l’issue qu’il venait
d’emprunter surgit un autre personnage mystérieux. L’homme se tourna avec
un hoquet, terrifié par cette apparition, puis recommença à courir. Les
gens chuchotèrent, alarmés par cette poursuite. Le nouvel individu, drapé
d’une cape noire, avançait avec détermination. Celui-ci tira un sabre
brillant de sa gaine et le pointa en direction de l’homme qui essayait de
passer dans le wagon suivant. La porte bloquée le retarda et le personnage
au sabre l’intercepta. La lame s’abattit sur le bras de l’homme, et du
sang bleu s’écoula de la plaie. Surpris, les passagers du train poussèrent
des exclamations.
La terreur régnait à bord.
Affaibli par sa blessure, l’homme s’agrippa à la cape du sombre individu
et lui retira de force son capuchon. Il dévoila une jeune fille de
quatorze ou quinze ans, à la chevelure platine et au visage stoïque.
Ignorant les supplications de l’homme hébété, l’adolescente lacéra le
torse de sa victime d’un grand geste de sa lame.
Des cris stridents
accompagnèrent cette attaque. La peau de l’homme tomba sur le sol, tel un
manteau délaissé. De ce camouflage jaillit une créature immonde, au corps
spongieux et souple, et aux bras tentaculaires. Cette bête à l’épiderme
iridescent n’avait ni yeux ni bouche, qu’une longue protubérance à
l’extrémité dentelée. L’étrange trompe flagella l’air sans atteindre la
jeune fille qui exécuta un spectaculaire saut arrière et se mit hors de
portée du monstre. Au bracelet de son bras gauche, doté d’un ordinateur
portatif, elle appuya sur plusieurs touches. Un portail lumineux s’ouvrit
dans l’air.
Aspirée par le vortex, la
créature tenta de se retenir aux sièges et lâcha un gémissement aigu,
quasi imperceptible. Le trou immatériel se referma sur elle avec un bruit
de succion, l’envoyant dans une autre dimension.
Le silence se fit alors
dans le wagon et, atterrés, les passagers se tournèrent vers la jeune
fille. Fasciné, un garçon sortit un appareil photo. Prise de court,
l’adolescente leva la main devant elle pour cacher son identité. Elle
courut vers la porte du wagon, laissant derrière une petite boule
scintillante suspendue dans l’espace. Intrigués, les passagers oublièrent
celle qui fuyait pour observer de plus près cet orbe hypnotisant. La
sphère translucide éclata soudain en mille morceaux, émettant un flash
aveuglant, et les gens à bord de ce wagon s’évanouirent.
Plus loin, la jeune fille
franchit au pas de course les cloisons séparant les wagons, sous l’œil
étonné des autres voyageurs. Elle arriva au bout du train et, d’un coup de
sabre, coupa le cadenas qui retenait la dernière porte.
Elle se retrouva à
l’extérieur, sur un balconnet de métal, le vent fouettant son visage
toujours inexpressif, puis s’élança dans les airs. Elle atterrit sans
perdre pied sur la voie ferrée et poursuivit sa course dans la prairie qui
longeait les rails. Avec une cadence soutenue, elle traversa des forêts et
des marécages jonchés d’ordures jusqu’à ce qu’elle parvienne à ce qui
semblait être un entrepôt désaffecté.
Au bas d’un escalier de
béton, elle ouvrit la porte du sous-sol et franchit une brèche lumineuse.
Elle fut alors transportée dans un autre monde.
Cette nouvelle dimension
n’avait rien de celle de la Terre, que la jeune fille venait de quitter.
Aucun déchet ne perturbait l’environnement. Dans ce monde aseptisé, tout
était réutilisé et recyclé.
Dès sa sortie du vortex,
l’adolescente s’arrêta, à peine essoufflée et bien droite, dans une salle
au décor épuré, face à une série de juges assis à une table de pierre en
demi-cercle. Une grande femme aux longues boucles noires et aux yeux
sombres présidait le jury. Son nez légèrement aquilin lui donnait la
prestance d’un oiseau de proie. Elle prit la parole.
— Numéro
2259-826-1935-0-432.
— Oui, Saïna 263, répliqua
la jeune fille en bombant le torse et en levant la main droite près de son
visage en signe de salutation.
— Vous avez complété votre
mission d'entraînement en une heure quarante-sept minutes et douze
secondes, ce qui, en somme, est honorable, continua la Saïna 263.
— Merci, Saïna, souffla la
jeune fille en inclinant la tête.
— C’est votre seul point
fort, reprit la Saïna avec un air mauvais.
La jeune fille frémit.
— Vous avez obtenu
cinquante-deux pour cent pour votre efficacité, cinquante-sept pour cent
pour votre habileté et votre maîtrise du sabre, et je dois vous donner un
piètre douze pour cent pour la discrétion!
— Mais Saïna… débuta la
jeune fille pour plaider sa cause.
La Saïna rougit de colère.
— Vous n’avez aucun droit
de réplique devant ce tribunal! Vous ne pouvez en aucun cas discuter les
notes! Vous n’êtes qu’une élève, et très mauvaise en l’occurrence! Pour
cette interruption, je baisserai votre note finale.
— Saïna 263, il faudrait
peut-être tenir compte du degré de difficulté de l’exercice pour une élève
du niveau de Zan 432, intervint un des juges, un homme rond et chauve au
visage bienveillant.
— Saonu 774, dois-je vous
rappeler à vous aussi que je suis la présidente de ce jury?
Mettriez-vous en doute ma compétence? persifla la Saïna.
— Euh… non, Saïna.
— Estimons-nous chanceux!
Si cela avait été une véritable mission et non un exercice dans un décor
virtuel, vous auriez pu déclencher une catastrophe ou un mouvement de
panique, Zan 432! Et n’avez-vous pas appris que les orbes amnémoniques
effacent la mémoire des gens à court terme et qu’ils laissent intactes les
pellicules photo? Ce garçonnet aurait pu vous photographier si vous aviez
réagi une seconde et quatorze centièmes plus tard! Enfin, vous avez
grièvement blessé le Mycoloïde! Or, vous deviez l’envoyer dans sa
dimension sans lui causer de torts.
La jeune fille du nom de
Zan 432 inspira profondément. La Saïna poursuivit.
— Zan 432, vous avez échoué
votre examen de passage au prochain niveau. Vous avez encore beaucoup de
choses à assimiler avant de progresser. Pour cette misérable performance,
je vous condamne non pas à retourner sur les bancs d’école ou à renouveler
vos ateliers de sabre, mais plutôt à vivre quelque temps dans la vraie
dimension de la Terre pour défendre ses habitants contre les Mycoloïdes
qui tentent de s’infiltrer dans leur monde…
Zan 432 soupira. «La Terre?
Autant retourner à l’âge de pierre!»
—Vous avez un mois pour
vous préparer et apprendre quelques coutumes. Sur place, vous devrez
rédiger des rapports hebdomadaires sur vos observations de terrain ainsi
que sur vos apprentissages. Enfin, votre tuteur sera le Saonu 618…
La jeune fille sourcilla.
« Le Saonu 618? Non! C’est le plus intransigeant des Saonus! Ai-je été si
mauvaise pour mériter une telle punition?» Zan 432 se pencha en une
révérence polie et murmura:
— Avec tout mon respect,
Saïnas et Saonus du jury ainsi qu’à la Saïna 263.
— Bien, acquiesça la Saïna
263. Que cette leçon vous aide à accéder à l’échelon suivant, soit celui
de Kao. À la grâce de Gaïa, conclut-elle en dévoilant un sourire aux dents
luisantes et étrangement pointues.

|